LE DORMEUR DU VAL

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Entre La Sarre et les casernes

Comme les fleurs de la luzerne

Fleurissaient les seins de Lola

Elle avait un coeur d'hirondelle

Sur le canapé du bordel

Je venais m'allonger près d'elle

Dans les hoquets du pianola.

Le ciel était gris de nuages

Il y volait des oies sauvages

Qui criaient la mort au passage

Au-dessus des maisons des quais

Je les voyais par la fenêtre

Leur chant triste entrait dans mon être

Et je croyais y reconnaître

Du Rainer Maria Rilke.

Elle travaillait avec vaillance

Pour un artilleur de Mayence

Qui n'en est jamais revenu.

Il est d'autres soldats en ville

Et la nuit montent les civils

Remets du rimmel à tes cils

Lola qui t'en iras bientôt

Encore un verre de liqueur

Ce fut en avril à cinq heures

Au petit jour que dans ton coeur

Un dragon plongea son couteau

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Et leurs baisers au loin les suivent

Comme des soleils révolus

 

LOUIS ARAGON

LE DORMEUR DU VAL

C'est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent ; où le soleil de la montagne fière,

Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort.

Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

ARTHUR RIMBAUD

LA GUERRE

Du fer, du feu, du sang !C’est Elle ! C’est la Guerre !

Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

Animant le combat d’un geste souverain.

Aux éclats de sa voix s’ébranlent les armées;

Autour d’elle traçant des lignes enflammées,

Les canons ont ouvert leurs entrailles d’airain

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,

À son appel ardent l’Épouvante s’abat.

Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,

Pour aider et fournir aux massacres atroces

Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles

De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles,

Quand un peuple agonise en son tombeau couché,

Pâle sous ses lauriers, l’âme d’orgueil remplie,

Devant l’œuvre achevée et la tache accomplie

Triomphante elle crie à la Mort: bien fauché !

Oui, bien fauché ! vraiment la récolte est superbe;

Pas un sillon qui n’ait des cadavres pour gerbe.

Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés.

Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne

L’Humanité, semblable au champ que l’on moissonne, Contemple avec douleur tous ces épis coupés.

 

LOUISE ACKERMANN


FADED FLOWERS / FLEURS FANÉES


 "Dans l’orthodoxie chrétienne, qui va s’élaborer peu à peu, l’existence des anges devenus démons permet de trouver une réponse appropriée à la question du gouvernement critiquable et défectueux de l’univers visible sans abandonner le monothéisme originaire qui maintient l’idée d’un seul dieu totalement bon. Ni sa puissance ni sa bonté ne sont affectées par ses opposants. (....) La déchéance des anges reprend le même schéma dynamique que la déchéance des dieux anciens du polythéisme. La Bible utilise ce principe de déchéance en l’appliquant au genre humain : expulsion de l’Eden, destruction diluvienne de l’humanité. Les dieux du paganisme font de même en détruisant les générations humaines qui tournent mal, depuis les hommes de l’âge d’or jusqu’à ceux de l’âge de fer". L'invention du mythe des « anges rebelles

CLAUDE GILBERT DUBOIS